blandine rinkel

lundi 30 janvier 2023

Pierre Senges, Un long silence interrompu par le cri d'un griffon

« Il faut savoir apprécier sans confort le sens de l’humour, le sens de la fête disparu partout ailleurs: dans un pain de mastic se faisant passer pour de la margarine se faisant passer pour du beurre se dissimule, selon Pletika, tout un esprit de farce provincial et pétersbourgeois perceptible déjà chez Nicolas Gogol et maintenant étalé sur chacune des tartines des enfants de la Russie soviétique : l’humour de l’imitation quand elle ne prétend plus s’approcher de son modèle, mais s’offre comme caricature et finit par arracher à l’original le privilège de son authenticité, ce ne serait pas la première fois. Et puis, ce sont des œuvres d’art, pas seulement une version dévoyée de la métaphore: quand le savon est devenu une représentation du savon disparu, quand le sucre est devenu une représentation du vrai sucre conservé au Muséum d’histoire naturelle, et quand la poudre brune au goût de casserole oubliée sur le feu représente le café des pays exotiques, alors chacun sait qu’il vit désormais dans un pays de poètes et de peintres, où l’image de la chose a définitivement remplacé la chose. 
Pour certains Russes de l’époque, continuer de vivre dans ce monde de ressemblances approximatives suppose d’avoir de l’imagination, et de ne pas hésiter à s’en servir, comme on se débrouille au marché noir. Une étrangeté familière et comique, voilà tout : ce beurre qui n’est pas du beurre et la vodka devenue autre chose que vodka donnaient parfois (et donnent encore) le sentiment de vivre dans un monde détaché du monde, à la suite un long silence interrompu d’un glissement de terrain, toute la Russie séparée par ses fleuves et ses sommets voguant maintenant loin de l’Europe, dans le cosmos, près de ses futurs spoutniks – un monde émancipé, nostalgique sans se l’avouer de ses denrées anciennes, s’en souvenant de façon toujours plus théorique, remplaçant peu à peu le souvenir charnel par la reconstitution policière, juridique ou laborantine. En plus de tout ça, la Russie éternellement caduque veut se donner l’illusion de n’avoir rien perdu des savoir-faire de l’ancien monde, quand le comestible était mangeable. 

« Il faut que l’encyclopédie semble déborder d’elle-même pour qu’elle ressemble à une encyclopédie (…) Elle espère toujours rattraper la déception par la promesse »

« Aleph: première lettre de l’alphabet hébreu, ni tout à fait consonne, ni tout à fait voyelle, et dépourvue de son véritable, au point de rendre parfois perplexe: elle correspond, dit-on, à un léger mouvement du larynx en prélude à l’émission d’une parole – que cette parole advienne ou pas. L’aleph a été choisi, si on en croit le Zohar, pour désigner le Créateur, lui aussi nécessairement ineffable (entendre l’aleph c’est ne rien entendre, assurait un connaisseur des choses volatiles). On rapporte cette légende hassidique : un enfant destiné à devenir un grand rabbin, mais passant dans tout le village pour un idiot, ne connaissait qu’une seule chose, la lettre aleph ; le jour où il l’a dessinée au tableau, les murs de l’école se sont effondrés, on se demande encore pourquoi. »

« Torah : selon certains maîtres de la kabbale, une seule lettre manque dans l’alphabet hébreu – une lettre absente de notre univers, présente dans un autre univers possible. L’alphabet comporterait en vérité 23 lettres, dont une lettre invisible, invisible pour les hommes, et qui nous apparaîtra seulement dans l’avenir, du moins si tout va bien. »


« Taxinomie: selon l’abbé Dinouard, dans son Art de se taire de 1771, il existe différentes espèces de silence: un silence prudent, et un silence artificieux. Un silence complaisant et un silence moqueur. Un silence spirituel et un silence stupide. Un silence d’approbation et un silence de mépris. Un silence de politique. Un silence d’humeur et de caprice. »

samedi 7 janvier 2023

La femme silencieuse, Sylvia Plath & Ted Hugues, un récit de Janet Malcolm (Ed. Sous-Sol, 2022)

 "J'espère que chacun d'entre nous détient les faits de sa propre vie", écrit Huges dans une lettre au journal l'Independant, en 1989

"Nous traversons tous le monde dans une atmosphère qui nous est propre, unique, et qui nous définit autant que nos visages. Chez certains, cependant, elle est plus épaisse que chez d'autres, et quelques-uns ont une atmosphère d'une telle opacité qu'elle les soustrait entièrement à la vue - comme s'ils n'étaient que cette atmosphère et rien d'autre. Olwyn Hugues est de ceux-là. Sa lettre était celle d'une personne si intensément préoccupée, si passionnément offusquée, qu'elle ne prenait même pas la peine d'expliquer de quoi elle parlait." p.39

"Dire du mal d'autrui est l'une des manoeuvres rhétoriques les plus délicates qui soient. Persuader le lecteur, lui donner l'impression que X est méchante et qu'on est soi-même bonne et désintéressée, voilà qui requiert un immense talent. Il ne suffit pas d'asséner que X est épouvantable. Cela a pour unique effet d'éveiller la sympathie du lecteur vis-à-vis de l'intéressée." p.61

"La poésie de Plath aurait-elle suscité une telle attention du public si elle ne s'était pas tuée ? Je serais plutôt de l'avis de ceux qui pensent que non." p.71

"problème propre à la biographie :comment écrire sur ceux qui ne sont plus en mesure de modifier la façon dont ils sont perçus par leurs contemporains, ceux qui sont figés dans des attitudes artificielles ou déplaisantes, comme les personnages d'un tableau vivant ou les gens immortalisés, la bouche ouverte, sur les photos. En tant que journaliste, traitant d'une personne vivante, j'avais un avantage sur les biographies qui s'intéressent aux morts : Anne, je pouvais la revoir (...)
"Puisque la vie est un processus en cours, la plupart des gens - et je ne fais pas exception - se contredisent constamment, en fonction du moment et de leur humeur. Il se peut que mon sentiment vis-à-vis de la 'vérité' des échanges humains ne puisse être exprimée que dans la 'fiction', la poésie ou la prose" (Anne Stevenson)" p.83

Sur l'imperfection de ce que nous publions :
p.119 : "[Anne avait oublié de mettre la béchamel dans les lasagnes], il était trop tard pour remédier à cet oublier (...) Une demi-heure plus tard, le résultat est bon mais Anne ne veut rien entendre et se confond en excuses. A l'instar de ce qui s'est passé avec Bitter Fame, elle n'avait d'autre choix que de servir son plat, même imparfait, même compromis. Je comprends son angoisse ; je compatis." p.119

"Les lettres fixent l'expérience d'une manière inégalée. Le temps érode les sentiments. Crée de l'indifférence. Les lettres, elles, prouvent qu'un jour, certaines choses nous ont tenu à coeur.
" p.124-125

"Le genre à part entière que sont les lettres non-envoyées pourrait être intéressant à étudier. Nous y avons tous contribué, et les archives de la littérature sont pleines de spécimens." p.192

"L'écriture ne peut se faire sans désir. L'équanimité, la mesure, le détachement ne sont que des poses, des ruses théoriques ; s'il en allait réellement ainsi, si l'écrivain s'en moquait pour de vrai, il ne trouverait pas en soi l'énergie de s'y mettre." p.196






mercredi 28 décembre 2022

Jean Cocteau, discours de réception à l’Académie Française, 20 octobre 1955

https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-jean-cocteau

« Je vous avouerai bientôt à quel point je dissimule une maladresse native sous un faux air désinvolte et que tout ce qui peut être pris chez moi pour une danse n'est qu'un réflexe instinctif, une manière instinctive de rendre moins risible une interminable chute dans les escaliers. »

« Qui donc avez-vous laissé s'asseoir à votre table ? Un homme sans cadre, sans papiers, sans halte. C’est-à-dire qu'à un apatride vous procurez des papiers d'identité, à un vagabond une halte, à un fantôme un contour, à un inculte le paravent du dictionnaire, un fauteuil à une fatigue, à une main que tout désarme, une épée.

Vous souvenez-vous, Messieurs, d'une farce de Charles Chaplin, qui se coiffe d'un abat-jour et devient lampe pour échapper à la police ? »

« C’est, je suppose, ce genre d'éclat qui m'a rendu digne de votre faveur, et c'est la raison pour laquelle j'aurais honte de jouer les bons élèves puisque c'est, en fin de compte, le mauvais élève qui triomphe. Ce serait mensonge que de changer mon allure et ce serait prétendre vous avoir fait mes dupes, alors qu'aucun de vous ne m'a demandé d'être tel qu'il voudrait que je fusse, mais que vous avez délibérément ouvert vos portes à ce que je suis. »

« Donc, Messieurs, vous adoptez un poète sans craindre qu'on ne vous fasse reproche d'avoir accepté un touche-à-tout, un homme orchestre, un Paganini du violon d'Ingres, formule par laquelle je me suis plu à traduire une idée naïve de notre époque dont la hâte exige des étiquettes et qui consiste à prendre pour touchatouisme cette manière propre au poète de toucher un même objet sous différents angles et éclairages, de telle sorte que seul un regard attentif et venant de l'âme, s'aperçoive qu'il est unique. »

« C'est cet acharnement à n'abandonner un thème qu'après l'avoir retourné en tous sens, c'est cette place fraîche et rebondie qu'on cherche sur l'oreiller lorsque la place où l'on rêvait se creuse et se chauffe, c'est ce soin de remplacer un véhicule dès qu'il se rouille, que nos juges distraits confondent avec une légèreté d'esprit velléitaire, incapables d'approfondir et de tenir en place. »

« Je voulais vous parler de la poésie et je ne sais par quel bout la prendre, comment approcher un monstre d'autant plus dangereux qu'il se présente parfois recouvert de sept voiles. Il captive. Il effraye. Salômé ou Méduse. Une danse ou un regard qui tuent. Dans l'alternative, il s'agit bien de têtes coupées. Au reste, si je ne me trompe, par un des symboles les plus obscurs, de la mythologie, Pégase est fils du sang de la Gorgone. Cheval sauvage et peu commode. Si on le dompte, il ne tarde pas à vider le dompteur, à l'envoyer mordre la poussière.

Messieurs, lorsque j'admire un peintre, on me dit : « Soit, mais ce n'est pas de la peinture. » Lorsque j'admire un musicien, on me dit : « Soit, mais ce n'est pas de la musique. »  Lorsque j'admire un dramaturge, on me dit : « Soit, mais ce n'est pas du théâtre. » Lorsque j'admire un sportif, on me dit : « Soit, mais ce n'est pas du sport. » (C'est ce que j'entendais après chaque match d'A1 Brown.) Et ainsi de suite. Mais alors, demandais-je : « Qu'est-ce que c'est ? » Mon interlocuteur hésite, l'œil dans le vague et murmure : « Je ne sais pas... C'est autre chose. »

J'ai fini par comprendre que cet autre chose était, somme toute, la meilleure définition de la poésie.

Comment, sans qu'il se désintègre, comment sans qu'il s'évanouisse en fumée, mettre la main sur cet enfant des noces profondes de la conscience et de l'inconscience, sur ce « mobile », sans support, qui tremble en l'air au moindre souffle et, cependant, plus solide que le bronze. »

« Je sais bien que je suis mal placé pour tenter l'analyse d'une essence qui échappe à l'analyse et qu'il serait drôle qu'une pauvre plante se mît à disserter d'horticulture. Du reste le rôle vrai des œuvres d'art me semble être fort suspect. N'usent-elles point comme les fleurs de stratagèmes propres à masquer un emploi qui dépasse mystérieusement celui de plaire ou de déplaire. »

« Mots d'enfants, chef-d'oeuvre de l'art, découvertes de la science... De ces noces scandaleuses naissent les admirables monstres de la pensée. »

« Mais, le Malin est-il si malin à la longue ? Et la méchanceté serait-elle preuve d'intelligence ? J'en doute. Je miserais davantage sur la bonté, qu'on a coutume de prendre pour la bêtise. Au reste, nous aurons à revenir sur cette grande confusion. »

« Malheur à moi, je suis nuance ! » — ce cri de Nietzsche est un cri prophétique. 

« Malheur à moi, je suis faible, je suis neutraliste, j'hésite en face de l'engagement. » C'est ce que devint, mal comprise, une grande idée de Sartre avec laquelle il matraquait l'absurde tour d'ivoire et (sans oublier l'engagement Baudelairien envers soi-même) versait la troupe de lettres dans le service actif.

« Comprendre mal, c'est hélas, en premier lieu, la faute de la vitesse ou, pour être plus exact, de la hâte. »

« Paradoxalement, ce vocabulaire et ce culte obligent la jeunesse à devenir conservatrice d'anciennes anarchies. J'ai vu des jeunes embrasser si étroitement une idée neuve et courir si vite avec elle, qu'ils ne la sentaient point prendre de l'âge entre leurs bras. Ce culte est un vrai piège pour les jeunes. Le jeune homme marche au bord de la grande route, éclaboussé de boue, de lumières insolentes. Il se ronge de fièvre, de fatigue, de honte. Que faire ? Et il se livre à la pantomime de l'auto-stop. Il monte dans une voiture inconnue. Il adopte une vitesse inconnue. Imitant la phrase du roi de l'égocentrisme, il pense : « J'ai failli attendre. » Et il ajoute : « Je suis sauvé. » Il est perdu. »

« Ils m'évoquent ce pêcheur du conte arabe qui tient un génie prisonnier dans une jarre. Le génie a beau lui promettre la fortune, il refuse. Non qu'il redoute que le génie ne tienne pas ses promesses, mais par la crainte modeste de perdre la tête et de mal employer son trésor.

La jarre reste close. Le pêcheur reste pauvre. Le génie reste captif. Nul ne s'en doute. Mais le génie est là. »

« J’ai, Messieurs, grande crainte des personnes qui ne savent pas rire. J'ai toujours aimé ces fou-rires qui montrent l'âme grande ouverte. Je ferme les yeux. J'entends des fou-rires. Un arbre secoué par le rire lâche ses fruits et ses oiseaux. »

Dans la réponse de Maurois à Cocteau :

« Monsieur,

Vous avez souvent cherché au cirque une école de travail, de force discrète et de courage. Vous aviez raison. Les acrobates sont les plus sérieux des artistes, car la corde raide ne ment pas, ni le trapèze. À vous voir jongler sous cette coupole, au sommet de votre pile de chaises, nous avons eu, par instant, le vertige. Mais vos dangereux et brillants exercices se sont, comme il convient, terminés par un salut et par un sourire. « Le tact de l'audace, avez-vous écrit, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin. » Tout en allant aujourd'hui assez loin pour demeurer fidèle à vous-même, vous avez su rester en deçà de ce qui nous eût effarouchés. Votre discours s'inscrit, sans la déformer, dans la courbe de votre vie. En devenant académicien, vous n'êtes pas devenu académique. »

Dostoïevski, Crime et châtiments

 (...) nous entendrons Son Verbe : "Approchez, dira-t-il, approchez, vous aussi les ivrognes, les faibles créatures éhontées !" Nous avancerons tous sans craint et nous nous arrêterons devant Lui et Il dira : "Vous êtes des porcs, vous avez l'aspect de la bête et vous portez son signe, mais venez aussi." Et alors vers Lui se tourneront les sages et se tourneront les intelligents et ils s'écrieront : "Seigneur ! Pourquoi reçois-tu ceux-là ?" et Lui dira : "Je les reçois, ô sages, je les reçois, ô vous intelligents, parce qu'aucun d'eux ne s'est jamais cru digne de cette faveur." Et Il nous tendra Ses bras divins, et nous nous y précipiterons..." p.80

"C'est bien vrai qu'il faut, pour connaître un homme, l'étudier longtemps, l'approcher de près..." p.106

Scène de la jument abattue p.130-131

"Les évènements si imprévus de la veille, qui avaient décidé de la chose, agissaient sur lui d'une façon presque automatique, comme si quelqu'un l'eût entraîné par la main avec une force aveugle, irrésistible et surhumaine, qu'un pan de son habit eût été pris dans une roue d'engrenage, et qu'il se sentit happé lui-même peu à peu par la machine (...)
Ce dernier était frappé, au moment du crime, d'une diminution de la volonté et de la raison, ces qualités étaient remplacées, au contraire, par une sorte de légèreté enfantine et vraiment phénoménale, à l'instant où la prudence et la circonspection étaient le plus nécessaires. Il assimilait cette éclipse du jugement et cette perte de la volonté à une maladie qui se développerait lentement, atteindrait son maximum d'intensité peu de temps avant la perpétration du crime et subsisterait dans cet état stationnaire au moment de celui-ci et quelques temps après (...) pour se terminer comme finissent toutes les maladies. Une question se posait : la maladie détermine-t-elle le crime ou celui-ci est-il fatalement, par nature, accompagné de phénomènes qui rappèlent la maladie ?" p.148

"Quelque chose de tout nouveau s'accomplissait en lui qu'il n'aurait su définir et qu'il n'avait jamais éprouvé. Il comprenait, ou plutôt sentait de tout son être, qu'il ne pourrait s'abandonner à des confessions sentimentales, ni à la plus simple conversation, non seulement avec tous ces gens du commissariat, mais encore avec ses parents les plus proches ; sa mère, sa soeur, il ne pourrait jamais plus s'adresser à elles en aucun cas de sa vie. Jamais encore il n'avait éprouvé de sensation si étrange et si cruelle et ses souffrances redoublaient du fait qu'il avait conscience que c'était bien là une sensation plutôt qu'un sentiment raisonné, une sensation épouvantable, la plus torturante qu'il eût connue de sa vie." p.191

p.200 le moyen, une fois réalisé, devient fin..

p.203 "féminisme est à la mode"

vendredi 23 décembre 2022

Bruno Schulz, Les boutiques de cannelle

 "Si l'art devait seulement confirmer ce qui a été établi ailleurs, il serait inutile. Son rôle est d'être une sonde plongée dans ce qui n'a pas de nom. L'artiste est un appareil enregistreur des processus des profondeurs où se crée la valeur. 
Livre démoralisant ? Mais me fait même qu'il soit devenu une oeuvre d'art signifie que nous l'approuvons, que notre inconscient s'est prononcé pour lui."

Les boutique : c'est une biographie ou plutôt une généalogie spirituelle.

mercredi 7 décembre 2022

Annie Ernaux, Discours de récéption du Nobel à Stockholm

"Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique."

"Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres, accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir d’extrême vigilance."

dimanche 27 novembre 2022

Giulano da Empoli, Le mage du Kremlin

 « Notre génération avait assisté à l’humiliation des pères. Des gens sérieux, consciencieux, qui avaient travaillé dur toute leur vie et qui s’étaient retrouvés, les dernières années, perdus comme un Aborigène australien qui essaye de traverser l’autoroute. Cela valait pour les enfants de la nomenklatura comme pour tous les autres. Nous avions vu nos parents, des hommes forts, nos points de référence, errer, les yeux écarquillés, incrédules face à l’effondrement de tout ce en quoi ils avaient cru. Nous les avions vus raillés, mortifiés pour avoir simplement fait leur devoir. D’ailleurs, c’est nous qui les avions raillés et mortifiés. Nous avions tous, je pense, été frappés à mort par cette scène. Nous l’avions produite et nous en avions été frappés. Personne n’avait pu, par la suite, maintenir une conscience intacte. Il s’agissait à présent de leur rendre justice. À eux et à leurs pères, qu’ils avaient eux aussi humiliés, parce que la Russie est éternellement condamnée à recommencer. » 

"Dans cette maison, les soirées étaient trop chorégraphiées pour être amusantes, mais les gens s’y rendaient quand même parce qu’ils aimaient y trouver la confirmation de leur propre importance sociale."

« Aucun indice, aussi petit soit-il, ne peut être négligé : le plan de table à un dîner de gala, le temps d’attente dans l’antichambre du président, le nombre d’agents de sécurité. Le pouvoir est fait de minuties. Rien n’échappe à l’intérêt obsessif du courtisan parce qu’il sait que l’essence de la hiérarchie réside dans le détail. »

« J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrairement aux notables, qui cachent parfois des pulsions anarchiques sous l’habitude des dorures, les rebelles sont immanquablement éblouis comme les animaux sauvages face aux phares des routiers. »

mercredi 23 novembre 2022

Claire Keegan, Les trois lumières

 "Alors que nous marchons sur la route, il y a dans l'air le goût d'une chose plus sombre, d'une chose qui pourrait arriver et s'abattre et changer la situation." p.60

"Je pense à la femme de la chaumière, à sa façon de marcher et de parler et j'en conclus qu'il existe une énorme différence entre les gens." p.72